«Les fêtes de village représentent une volonté de perpétuer le passé»

ENTRETIEN – Outre leur caractère festif, les fêtes de village renvoient à l’imaginaire collectif du monde paysan, explique Dominique Crozat, géographe culturel.

Dominique Crozat est géographe culturel à l’université Paul Valéry de Montpellier. Il a notamment travaillé sur la géographie de la fête et des loisirs.

Chaque été, les fêtes de village rassemblent des milliers de personnes. Ces évènements, parfois liés à un passé glorieux, un saint local ou au monde paysan, revêtent autant une dimension traditionnelle que politique, analyse le géographe Dominique Crozat.

LE FIGARO.- Que représentent les fêtes de village aujourd’hui en France ?

Dominique Crozat.- À la fois une volonté de perpétuer un passé, une logique patrimoniale et identitaire, disant que nous sommes dans un village, et une façon de montrer son adaptation au monde moderne. Ces fêtes de village sont aussi un objet politique, puisqu’une communauté se montre à l’extérieur et renoue avec les expatriés partis vivre ou travailler en ville. Elles permettent d’avoir une cohérence alors que la réalité sociale est énormément chahutée, ainsi que de mettre sous le couvercle des dissensions dans l’organisation sociale.

Quel imaginaire collectif trouve-t-on derrière ces événements ?

On trouve un imaginaire traditionnel un peu dépassé mais qui est reconstruit pendant un instant. Pour ce rêve identitaire et patrimonial, tout est reconstruit et banalisé par mimétisme. Ce village renvoie à un imaginaire qui se situe quelque part au XIXe siècle. La fête sert à s’en rappeler parce que la réalité du quotidien, c’est la vie connectée et mobile. On remet ainsi les pendules à l’heure.

« Cela permet de montrer une fausse harmonie »

Ces fêtes participent donc à retisser le lien social parfois tendu dans les campagnes…

Oui, c’est important puisque dans les territoires ruraux, comme dans les villes, les inégalités se creusent depuis trente ans. Plusieurs populations cohabitent : d’origine urbaine ou locale, mais peu qualifiées ; plus qualifiées avec des revenus qui croissent régulièrement et des retraités qui bénéficient des transferts sociaux. Les plus nantis s’affichent dans ces fêtes montrant ainsi une autre réalité de ces villages. Les maires y tiennent beaucoup. Cela permet de montrer une fausse harmonie.

Quels sont la place et l’impact des néoruraux ?

Depuis les années 80, l’expression a changé de sens. Beaucoup d’habitants ont été des néoruraux. Ils s’impliquent beaucoup dans la rénovation de certaines fêtes, qui vivotaient ou avaient disparu, et tiennent les discours les plus forts sur l’identité et le patrimoine. De plus, de nombreux jeunes originaires du village y reviennent pour s’impliquer dans la vie locale.

Quelles ont été les conséquences du Covid sur ces évènements ?

Elles sont nombreuses et à plusieurs niveaux. Tout d’abord sur les représentations et les imaginaires. Pendant toute la période, les campagnes ont gardé une souplesse par rapport aux villes désertifiées. Un sentiment de différence avec l’arrivée des urbains dans leurs résidences secondaires s’est fait sentir. Si, au début, cela a exacerbé les tensions, l’image du village en a été valorisée.

L’économie locale a également souffert. Ces fêtes permettent souvent de financer des associations locales et de faire vivre des orchestres pour les bals. Pour eux, c’est une catastrophe économique. Enfin, les professions de première ligne sont très présentes à la campagne. L’aspect soupape de décompression leur a manqué.

Y a-t-il toujours une frontière entre la ville et le village ?

Aujourd’hui, même la campagne est urbanisée. On y vit comme à la ville. Proportionnellement, les villages se sont même plus étendus dans l’espace que les villes. La frontière entre les mondes urbains et ruraux s’est dissoute. La différence entre eux, on le voit dans les fêtes de villages, ce sont les liens. À Lyon ou à Toulouse, vous avez peu de chances d’interpeller le maire pour parler de vos problèmes. Ce qui distingue aussi la campagne c’est le niveau d’interrelations. Au village, tout le monde se connaît alors que dans une grande ville une personne connaît 0.004% des gens.