« Cette utilisation du règlement est anormale », réagit Arnaud Clément, au sujet des pauses répétées de Stefanos Tsitsipas

C’est une polémique qui enfle ces derniers jours. Si Stefanos Tsitsipas a remporté ces deux premiers tours à l’US Open, face à Andy Murray dimanche 29 août et face à Adrian Mannarino mercredi 1er septembre, ses méthodes sont vivement critiquées par les spectateurs et par les autres joueurs du circuit. En effet, le Grec a pris l’habitude d’effectuer des pauses après la perte d’un set, qui peuvent parfois durer plusieurs longues minutes. Contre le Français Mannarino mercredi, le numéro 3 mondial s’est absenté du court pour aller aux vestiaires pendant plus de six minutes. Le public du court Arthur-Ashe n’a d’ailleurs pas apprécié et l’a accueilli sous les huées. L’ancien numéro 10 mondial, Arnaud Clément, revient pour franceinfo: sport, sur cette polémique grandissante et sur les besoins de rendre le règlement plus strict.

Franceinfo: sport : Stefanos Tsitsipas devient un habitué des longues pauses vestiaires après la perte d’un set. Une attitude qui lui a notamment valu les huées du public mercredi. Que pensez-vous de cette attitude et de la réaction du public ?

Arnaud Clément : La première chose est que l’on a un vide juridique dans le règlement qu’il faudra combler. C’est arrivé de tout temps, ça m’est arrivé comme à de nombreux joueurs. On perd un set, on a la tête un peu à l’envers et on utilise un peu le règlement pour aller aux toilettes pour récupérer. Mais la vraie différence avec maintenant, c’est le temps qui est pris par les joueurs, et aussi le fait que cela devient quasiment systématique. Si on prend le cas de Tsitsipas, et qu’on regarde tous ses derniers matchs, on remarque qu’il effectue ce genre de coupure quasiment à chaque fois. Et à chaque fois, il prend un temps dingue.

On parle beaucoup de Tsitsipas, il s’agit certes du joueur chez qui cela arrive le plus souvent, mais cela concerne d’autres joueurs et certains sont plus ou moins rapides. On voit maintenant régulièrement des interruptions entre les sets, qui s’étendent au-delà de cinq minutes, parfois entre huit et dix minutes, comme mercredi face à Adrian Mannarino. Ensuite, pour les spectateurs, je peux comprendre leur réaction, car on est en plein match de tennis, et on voit un joueur sortir du court avec son sac. On a l’impression qu’il va prendre une douche et qu’il revient tranquillement. C’est absolument anormal. 

Que dit le règlement à ce sujet ?

Le règlement autorise une fois, dans un match au meilleur des trois sets, et deux fois, dans un match au meilleur des cinq manches, de sortir du terrain pour aller aux toilettes, et prendre à ce moment-là un temps suppérieure à la minute trente accordée pour un changement de côté classique. Donc, dans le cas de Tsitsipas, il y a un abus, puisqu’au lieu de prendre une ou deux minutes de plus parce qu’il va aux toilettes, là il en prend cinq ou six.

Et il n’a vraiment aucune excuse car sur les grands courts (comme le Arthur-Ashe), les toilettes sont à côté de la sortie, à 10 ou 15 secondes je dirais. Parfois, ca peut arriver, quand on est sur un terrain annexe, qu’on n’est pas tête de série, de mettre quelques minutes pour accéder aux toilettes et pareil pour revenir. Dans ce cas, mettre sept ou huit minutes c’est normal. Mais pas dans le cas de Tsitsipas. Pareil, pour changer un short, on prend 15 secondes, pas plus. 

Ici, le règlement est utilisé pour casser le rythme et gagner du temps, pour faire une pause.

Arnaud Clément

à franceinfo: sport

D’un côté, on met en place des règles en permanence au tennis, et on parle régulièrement du problème du format – qui n’est pas un problème pour moi – de la longueur d’un match, on met une horloge pour réguler le nombre de secondes entre les points, pour gagner du temps, et d’un autre côté on autorise les joueurs à sortir aussi longtemps entre les sets. Ainsi, ils en profitent pour récupérer, casser le ryrthme. Et quand on est un Andy Murray, qu’on a passé les 34-35 ans, qu’on est en plein effort physique et qu’on est contraint de s’arrêter pendant dix minutes avant de relancer la machine, c’est beaucoup plus dur que quand on a 22 ou 23 ans. Cette utilisation du règlement est complètement anormale et il va falloir le réguler très prochainement car cela revient trop régulièrement.

La très fraîche poignée de mains entre Andy Murray et Stefano Tsitsipas, lors du 1er tour de l’US Open, le 30 août 2021. (ANGELA WEISS / AFP)

Faudrait-il selon vous revoir le règlement, en imposant par exemple un temps limité, ou même que les arbitres puissent intervenir ?

Oui bien sûr. D’abord quand on sort, il y a toujours quelqu’un qui nous accompagne, pour savoir ce qu’on fait. Mais il va falloir adapter les choses. Ce qui est difficile comme je l’ai dit, c’est qu’en fonction du court, et de sa distance des toilettes, on va mettre plus ou moins de temps. Il faut donc que ce soit une appréciation de l’arbitre qui soit donnée, et que quand on va juger que le joueur est trop lent, il reçoive un avertissement pour conduite anti-sportive. 

Cet abus est assez récent, et principalement utilisé par la nouvelle génération, qui a connu depuis ses débuts ou presque des temps de jeu raccourcis. Peut-on y voir un lien selon vous ? 

Peut-être. Je ne sais pas si c’est spécifique à la nouvelle génération. Ce que je peux dire maintenant, c’est que c’est très clair pour tout le monde. Aujourd’hui, les joueurs ne se posent plus la question, ils se disent : « comme on n’a rien dit à un tel, ou un tel, si j’ai besoin de récupérer dans les sets à un moment, je vais faire pareil ». Donc aujourd’hui, tout le monde va de plus en plus le faire. Pourquoi, si on joue contre Tsitsipas, et qu’on est fatigué à la fin d’un set, on ne va pas le faire ? On va se dire, lui le fait pour récupérer, il a un avantage par rapport aux autres donc pourquoi je ne l’utiliserai pas, contre lui ou un autre.

Un arrêt de 8 minutes dans un match où l’effort est intense, et ce dans des conditions très humides, est un avantage car sortir du court et aller dans un endroit plus frais permet de faire retomber le corps en température, et de revenir avec plus de fraîcheur. Si rien n’est fait, il y aura de plus en plus d’abus dès qu’il y aura des conditions un peu plus extrêmes, ou dans un match complexe dans lequel un joueur va prendre le dessus et l’autre utilisera cette pause pour récupérer. 

« Etant donné la situation et la récurrence, un changement de la part de l’ATP devrait intervenir assez rapidement. »

Arnaud Clément

à franceinfo: sport

Après sa défaite, Adrian Mannarino a dénoncé ce comportement en expliquant que ce geste était anti-sportif, de même pour Andy Murray qui a déclaré avoir « perdu tout respect » pour le Grec. Vous comprenez la réaction des joueurs ?

Bien sûr, et je trouve cela anti-sportif également. Si on le fait une fois, parce qu’on a la tête à l’envers, qu’on est énervé et moins lucide, ça peut arriver, mais maintenant on n’est plus dans ce cas de figure. Maintenant, on sent vraiment que c’est un calcul, on utilise une faille, une brèche du règlement. On n’est plus dans l’esprit du sport. Et à partir du moment où c’est utilisé de cette manière-là, il faut faire en sorte que les choses, au niveau réglementaire, soient plus strictes.